Saad Mohseni, fondateur et président du groupe Moby ainsi que propriétaire de TOLO TV et TOLOnews, a récemment décrit la situation des femmes en Afghanistan de manière positive. Ces déclarations ont suscité de nombreuses réactions parmi les professionnels des médias et les défenseurs des droits des femmes.
Mohseni, considéré depuis plus de deux décennies comme l’une des personnalités médiatiques les plus influentes d’Afghanistan, a souvent défendu la liberté de la presse, l’accès à l’information et le rôle des médias dans le développement de la société. Toutefois, ses détracteurs estiment que son influence médiatique confère un poids particulier à ses propos et qu’ils méritent un examen attentif ainsi qu’une véritable reddition de comptes.

Parmi les critiques les plus virulents figure Sediqullah Tawhidi, ancien directeur de l’organisation afghane de soutien aux médias Nai. Réagissant aux propos de Mohseni, il l’a accusé de contribuer à la « normalisation » des Taliban et a affirmé que qualifier la situation des femmes de « bonne » ne correspond pas à la réalité vécue par des millions d’Afghanes.
Dans son message, Tawhidi a rappelé que des millions de filles restent privées d’enseignement secondaire et universitaire, que de larges restrictions pèsent sur l’emploi des femmes et que leur participation à la vie publique demeure fortement limitée.
D’autres défenseurs des droits des femmes soulignent également que l’évaluation de la condition féminine devrait reposer sur des critères concrets tels que l’accès à l’éducation, au travail, à la liberté de circulation et à la participation sociale, plutôt que sur des récits politiques ou médiatiques.

Cependant, la question dépasse les seules déclarations récentes de Saad Mohseni.
Les critiques se demandent s’il existe aujourd’hui un décalage entre les positions exprimées par le propriétaire de TOLO et la ligne éditoriale que la chaîne a suivie pendant des années concernant les droits des femmes.
Au cours des deux dernières décennies, TOLO TV et TOLOnews ont diffusé de nombreux reportages sur les violences faites aux femmes, l’éducation des filles, les droits civiques et la participation des femmes à la société. Certains observateurs estiment désormais nécessaire de déterminer si les positions actuelles de la direction restent cohérentes avec l’approche éditoriale passée du groupe.
Cette question est importante, car les médias ne se contentent pas de rapporter les événements ; ils contribuent également à façonner l’opinion publique.

Parallèlement à ce débat, certains critiques de longue date du groupe Moby ont de nouveau soulevé des questions concernant les sources de financement du groupe, ses relations politiques et son indépendance éditoriale.
Au fil des années, de nombreux rapports et analyses ont examiné le rôle de l’aide étrangère dans le développement du paysage médiatique afghan. Les critiques estiment que le public a le droit de disposer d’informations plus détaillées sur les sources de financement, la structure de propriété et les mécanismes garantissant l’indépendance éditoriale des grands médias du pays.
Les partisans du groupe Moby rétorquent que l’entreprise a été l’un des acteurs médiatiques les plus importants d’Afghanistan au cours des vingt dernières années. Ils rappellent que ses médias ont été à plusieurs reprises la cible de menaces sécuritaires et que plusieurs de leurs employés ont perdu la vie dans des attaques terroristes, preuve du lourd tribut payé pour leur activité journalistique.

Ces dernières semaines, un autre sujet est venu alimenter les débats autour de Saad Mohseni.
Dans un témoignage publié récemment, Tahmina Sorous affirme que lors d’une réception privée organisée à Kaboul en 2020, Saad Mohseni l’aurait embrassée et aurait tenté un rapprochement physique sans son consentement. Elle affirme avoir cherché à s’éloigner de lui avant de quitter finalement la réception.
Toutefois, ces accusations n’ont été confirmées ni par une autorité judiciaire ni par un organisme indépendant. Aucune preuve indépendante n’a été rendue publique et, au moment de la rédaction de ce rapport, Saad Mohseni n’avait pas publié de réponse détaillée concernant ces allégations.
Conformément aux principes du journalisme professionnel, cette affaire demeure à ce stade une allégation formulée par Tahmina Sorous et ne doit pas être considérée comme un fait établi.

Au-delà de toutes ces controverses, la question centrale demeure celle de la responsabilité et de la transparence.
Les médias exigent régulièrement des gouvernements, des responsables politiques, des institutions de sécurité et des centres de pouvoir qu’ils rendent des comptes. Dès lors, une autre question se pose : les grands médias sont-ils prêts à faire preuve du même niveau de transparence concernant leurs sources de financement, leur structure de propriété, leurs relations politiques et leurs décisions éditoriales ?
Cette interrogation ne concerne pas uniquement le groupe Moby. Elle s’adresse à l’ensemble des médias qui exercent une influence sur l’opinion publique.
La confiance du public constitue le capital le plus précieux d’un média. Cette confiance se renforce lorsque les médias acceptent non seulement d’interroger les autres, mais aussi de se soumettre eux-mêmes à la critique, à l’examen et à l’obligation de rendre des comptes.
TOLO TV, TOLOnews, le groupe Moby et Saad Mohseni ont le droit de répondre à toutes les critiques, questions et accusations formulées à leur encontre, tout comme leurs détracteurs ont le droit de questionner leurs pratiques et leurs positions.
Une question demeure néanmoins :
Alors que des millions de femmes afghanes continuent de faire face à d’importantes restrictions en matière d’éducation, d’emploi et de participation à la vie publique, sur quels critères repose l’affirmation selon laquelle leur situation serait « bonne » ? Et les médias les plus influents d’Afghanistan sont-ils prêts à expliquer cette évaluation ainsi que ses conséquences pour l’opinion publique ?


















